dimanche 1 mars 2009

TRAVAILLER EST-IL (BIEN) NATUREL ?, par Alain Caillé

Alain Caillé, professeur d'économie et de sociologie à l'université de Paris 10, est le fondateur de La Revue du Mauss (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), qu'il dirige depuis 1981.

« On croit d’abord qu’on travaille pour soi; on se

figure ensuite qu’on travaille pour sa femme; on est
persuadé plus tard qu’on travaille pour ses enfants; on
s’aperçoit en fin de compte que, pendant tout ce temps,
on a travaillé pour travailler. »
Auguste DETOEUF, Propos d’Oscar Barenton confiseur1.

On nous annonçait hier la fin du travail. Aujourd’hui, la croissance revenue,
on nous dit que le plein emploi (ou presque) est pour demain – même
s’il est vrai que depuis ces tout derniers temps, la tonalité a encore changé.
Hier, face à la pénurie des emplois salariés, l’objectif semblait être, pour
compenser un salariat privé ou public incapable d’absorber toute la population
active, de faire advenir une société non plus tant salariale que « de
pleine activité », misant sur un fort investissement dans les activités associatives
et le tiers secteur. Aujourd’hui, comme au temps des Trentes Glorieuses,
seul l’emploi salarié semble à nouveau en mesure d’apporter estime
et réalisation de soi. Après une période de doute, la société du travail et de
la croissance serait enfin de retour, et ce serait tant mieux2.
Mais est-il sûr que ce soit toujours du même travail qu’il s’agisse ?
qu’entre celui qu’on voit s’« effriter », comme le dit Robert Castel – le travail
statutaire assorti de multiples garanties – et le travail sans qualités, précaire
et jetable qui se développe, il y ait une véritable continuité? Au-delà
des querelles statistiques sur l’ampleur prévisible du chômage dans les
années à venir, le véritable problème posé et qui reste essentiel, celui qui
opposait en sourdine les partisans supposés de « la fin du travail » et leurs
pourfendeurs, est celui qui porte sur la valeur intrinsèque et la désirabilité
du travail et/ou du salariat. Le travail implique la pénibilité, le salariat la
subordination. Pourtant, c’est par l’accès au travail salarié que le plus grand
nombre entend se libérer. Ce qui n’empêche pas de désirer aussi s’en libérer
afin de garder le plus de temps possible pour soi. Contradiction? Manifestement,
la relation de travail est lourde d’énigmes multiples dont l’examen
impose un détour anthropologique seul à même d’éclairer la question qui
sous-tend tous les débats d’actualité : travailler est-il (bien) naturel?

TRAVAILLER EST-IL (BIEN) NATUREL ?

LE TRAVAIL INCERTAIN
Ambivalences du travail aujourd’hui

Libérateur et aliénant, absorbant, impliquant à l’excès et du coup passionnant,
mais tout autant épuisant, creux et vide de sens; inévitable, inéluctable,
indispensable tant économiquement que socialement, mais en même
temps insupportable, objet de détestation croissante, lieu d’humiliation et
de harcèlement, le travail est aujourd’hui au foyer de toutes les ambivalences.
Ce qu’attestent en effet avec une grande force les articles reçus par La Revue
du MAUSS à l’occasion de ce numéro, c’est que le travail ultracontemporain
devient indéfinissable, et qu’avec ce brouillage de plus en plus évident
du sens et du statut qu’il revêt aujourd’hui, ce sont toutes les catégories
économiques et politiques traditionnelles qui se brouillent également. Et
avec elles toutes les catégories existentielles aussi bien. De cette mutation
radicale, extraordinairement contrastée, qui laisse sur un sentiment d’indétermination
et d’indécidabilité (est-il bon, est-il mauvais?) bien déconcertant,
Michel Lallement dresse un tableau très complet, informé et systématique.
Très honnête également : le sociologue du travail patenté ne nous cache
rien de la perplexité dans laquelle les évolutions récentes le plongent. Leurs
caractéristiques objectives principales ne sont pas trop difficiles à fixer et
sont désormais bien connues de tout le monde. Sur fond d’un chômage structurel
important – dont personne ne peut garantir qu’il soit en effet surmonté –,
la condition salariale statutaire, protégée par les lois, les conventions et les
règlements, et qui garantissait à tous position sociale définie et sécurité professionnelle
et personnelle, s’est massivement délitée pour laisser de plus
en plus la place au travail jetable, précaire, flexible, taillable et corvéable à
merci. La norme d’efficacité et d’astreinte au travail, la subordination se font
chaque jour plus fortes, alors que sur l’autre plateau de la balance, les
rémunérations ne suivent pas – comme en atteste la multiplication des working
poors, les travailleurs pauvres – et qu’au nom de la liberté, la surimplication
au travail ne se voit (ré)compensée par aucune stabilité de l’emploi.
Faut-il dès lors tout mettre en oeuvre pour retrouver et réinstaurer l’ancienne
norme salariale? Dans son article très convaincant, iconoclaste et qui
devrait faire du bruit, l’ancien directeur d’Alternatives économiques, Denis
Clerc, renvoie dos à dos les mythologies de gauche et les mythologies de
droite qui s’affrontent sur ce point. Mythologies de droite, celles qui
croient voir s’ouvrir devant nous un avenir radieux où les travailleurs libérés
des carcans institutionnels deviendraient tous des entrepreneurs assoiffés
d’aventure. Mythologies de gauche, celles qui ne voient dans les évolutions
actuelles que le signe de la sortie hors du paradis perdu du salariat institutionnel
en oubliant trop vite les surexploitations d’hier et le fait qu’en francs
constants, le SMIC net de 1960 était de 2 300 francs d’aujourd’hui. L’équivalent
du RMI actuel…
6 TRAVAILLER EST-IL (BIEN) NATUREL ?
Il n’en reste pas moins que du bas jusqu’en haut de l’échelle, comme
l’analyse si finement Richard Sennett, le travail devient « sans qualités »
(Le travail sans qualités, Fayard, 2000). Il se vide de toute dimension de
socialité et de sociabilité, de la charge éthique et symbolique qui pénétraient
encore l’univers salarial et contribuaient à sa consistance et à son sens. Mais,
symétriquement, c’est au contraire et désormais la norme de travail et d’efficacité
économique qui imprègne la sphère du non-travail, rendant de plus
en plus problématique l’opposition classique du travail et du loisir, du métier
et de la vie familiale ou personnelle.
Tout se passe de plus en plus aujourd’hui comme si s’était instaurée une
sorte d’irréversibilité qui fait de plus en plus ressembler l’emploi salarié à
une sorte de piège, de nasse, dans laquelle il n’est pas plus possible de demeurer
agréablement et de s’épanouir – puisque les pores de la journée de travail
qui autorisaient une respiration en sont systématiquement pourchassées
– qu’il n’est possible de s’en dégager3. Ce point est admirablement mis en
lumière par le récent livre de Robert Reich4, l’ancien ministre américain du
Travail de Clinton, par ailleurs universitaire et remarquable analyste des tendances
du mégacapitalisme contemporain. Ce qui rend son livre particulièrement
parlant et significatif, c’est qu’il relate une expérience personnelle
aisément compréhensible par tout le monde. Soudain frappé de stupeur en
entendant son très jeune fils lui demander quand il le reverrait, R. Reich
s’aperçoit qu’il n’est en effet plus jamais chez lui, que toute sa vie est happée
par des obligations professionnelles, indubitablement passionnantes et
légitimes dans son cas, mais qui ne l’en privent pas moins d’une dimension
de la vie encore plus essentielle que le travail. Aussitôt il démissionne et se
lance dans une enquête visant à mesurer le degré de généralité de la situation
de surimplication au travail dont il vient courageusement de s’extraire
et à évaluer les moyens qui s’offrent à ceux qui comme lui tenteraient de
rééquilibrer vie professionnelle et vie personnelle. Les résultats de son enquête
sont tout sauf encourageants. Ils établissent que si au coup par coup certains
Américains parviennent à découvrir des solutions plus ou moins viables,
il n’y a à peu près aucun moyen général ou généralisable de se dégager de
la surimplication laborieuse. Les États-Unis, explique R. Reich, ont développé
des normes de durée et d’intensité de travail très supérieures à ce qui
a jamais existé, et ces nouvelles normes sont en train de s’imposer à l’échelle
mondiale. Sauf à basculer dans la marginalité et l’exclusion, personne, sauf
cas exceptionnel, ne peut plus s’y soustraire. S’impose dans toute sa puissance
la force inexorable du destin puritain et travailleur. On connaît la
conclusion désabusée de Max Weber à la fin de son célèbre ouvrage L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme dont la pertinence s’avère chaque jour
plus grande : « Le puritain voulait être un homme besogneux – et nous
sommes forcés de l’être5 ». C’est plus vrai que jamais. Le seul espoir que
semble conserver R. Reich (comme dans d’autres domaines J. Rifkin) est
que la vieille Europe parvienne à résister à cette hystérie.
Pour savoir si elle a une chance d’y parvenir, il importe de mieux comprendre
les ressorts et les raisons de l’hypertravail et du déclin du hors-travail.
André Gorz comme Pierre Veltz observent qu’une des ressources les
plus précieuses des entreprises est constituée par les connaissances non techniques,
culturelles ou relationnelles de leurs employés, par leur savoir-faire
et leur maîtrise des interactions. Or ce savoir est fait de leur subjectivité, il
est indissociable de ce qu’A. Gorz appelle la production de soi. Le capital
humain n’est rien d’autre que l’appropriation par les entreprises de cette
production de soi qui, à son tour, s’organise selon la transformation de chacun
en entrepreneur de soi-même, avant tout soucieux d’assurer son « employabilité
» à long terme. De même P. Veltz note que, à l’extrême opposé du
taylorisme, désormais « ce qui importe aux entreprises, c’est ce qui distingue
un salarié de ses collègues ». En conséquence certains analystes pensent
le management « comme l’art de prescrire la subjectivité ».
On comprend mieux dans ces conditions l’érosion de l’opposition classiquement
structurante du loisir et du travail, du temps pour soi ou pour les
siens, et du temps pour l’entreprise ou pour le bureau. Sous le régime du
mégacapitalisme, qui fait flèche de tout bois, et qui accumule une puissance
indissociablement économique, financière, politique, culturelle, sportive ou
artistique, tout est bon, tout est ressource, et la sphère de la vie quotidienne
(Habermas), le registre de la socialité primaire apparaissent comme les seules
ressources, les seules poches de gratuité encore colonisables et appropriables.
Et symétriquement, tout ce qui était jusque-là fait pour soi-même, pour le
plaisir, par devoir, par passion ou par compassion, devient d’autant plus précieux
et capitalisable qu’il y subsiste encore une part de gratuité. S’il est si
difficile de limiter l’emprise du travail sur nos existences, c’est que vie quotidienne
et socialité primaire font de moins en moins sens par elles-mêmes
et sont de plus en plus privées de capacité d’autoreproduction.
Fin de « la fin du travail » et solidarités nouvelles?
Il serait cependant trop simple d’en rester à une analyse qui se bornerait
à souligner le triomphe du mégacapitalisme sur un capitalisme ancien,
plus ou moins social-démocratisé, qui savait garder certains secteurs à l’abri
de l’omnimarchandisation. Volens nolens, nous acceptons cette domination.

Assurément, il y a un peu partout des poches de résistance. Résistance? Tout
le monde aujourd’hui se dit résistant, sans trop savoir à quoi. À cette hégémonie
du travail et du mégacapitalisme certainement. Mais il reste à comprendre
cette alliance du capital et du travail – plus qu’une alliance : une
fusion-absorption – et les raisons pour lesquelles s’il y a tant de résistants
en paroles, il y en a si peu en actes. C’est ici qu’il faut commencer à basculer
du registre des faits plus ou moins objectifs à celui de l’interrogation
de la signification que nous prêtons au travail. Ou plutôt, que nous ne lui
prêtons plus. Qui le dit mieux que Jan Marejko? Notre monde du travailcapital
est devenu « alogal », il ne « parle » plus. En d’autres termes, la main
invisible est devenue également muette. Le travail a été chargé, surchargé
de sens durant tout le processus de la modernisation. Il était moyen de se
rapporter à la promesse, incarnation du principe Espérance, comme le montre
bien ici Arnaud Berthoud, signe du salut dans l’au-delà, gage du bonheur
ici-bas, vecteur de la démocratie ou annonciateur de lendemains qui devaient
chanter. Or désormais le travail, devenu « alogal », sert surtout à faire oublier
la parole et la pensée. Tout plutôt qu’un pouvoir qui s’établirait sur une
parole, tout sauf la parole, et plutôt une domination marchande universelle
qu’un pouvoir incarné, semblons-nous penser. Plus de Dieu, de pharaon,
de monarque, de tyran à qui parler. Comment parler à l’ONU, à l’OCDE,
au FMI, à la Banque mondiale? Lié à la parole, le travail devait permettre
d’aller quelque part. Aujourd’hui, observe Jan Marejko, « nous nous acharnons
(même) à travailler pour ne plus aller nulle part et, inversement, nous
ne voulons plus aller nulle part afin de mieux travailler ». Nous avons inscrit
toutes nos espérances eschatologiques dans le lieu même où elles ne
peuvent pas faire sens, dans la sphère du travail sans phrases.
Dès lors le débat sur « la fin du travail » perd beaucoup de son acuité et
de son intérêt. Il reposait en effet sur la confusion plus ou moins volontairement
entretenue entre deux questions bien distinctes : 1) celle, économique,
de savoir dans quelle mesure la croissance économique suffira dans
les années et les décennies à venir à fournir un emploi à tous, sous quelles
formes et dans quelles conditions; 2) celle, plus anthropologique, historique
et sociologique, de la désirabilité intrinsèque du travail. Ceux qui émettaient
des doutes sur la capacité du salariat privé et/ou public à offrir un emploi
stable et régulier à tous et qui par ailleurs faisaient observer qu’il n’y a qu’assez
peu de temps que toute activité sociale s’est vue pensée sur le modèle
et sous l’égide du travail, se sont vite fait taxer d’être des partisans de « la
fin du travail »; autrement dit de souhaiter qu’il n’y ait pas assez d’emplois
pour tout le monde… Faux procès s’il en est puisque c’est au contraire le
côté dramatique selon eux de la privation d’emploi qui les motivait généralement
à s’interroger sur d’autres possibles que celui du salariat institutionnel!
Car Philippe d’Iribarne a évidemment raison : ce n’est pas parce que
les citoyens grecs ou les rentiers du XIXe siècle étaient glorifiés au prorata
de leur abstention du travail qu’il serait permis d’en déduire qu’est enviable
aujourd’hui le sort de ceux à qui on refuse du travail alors qu’ils le désirent
et qu’ils en ont besoin pour vivre, économiquement et socialement! Mais,
symétriquement, comme le montre Dominique Méda, une des principales
cibles des vertueux opposants aux supposés hérauts de « la fin du travail »,
ce n’est pas parce que le besoin de travail (et de salaire…) devient de plus
en plus prégnant qu’il faut accepter de subsumer toutes les activités sociales
sous la catégorie du travail et cesser de poser les vraies questions : comment
mieux articuler les temps sociaux, comment rééquilibrer les temps de travail
entre chômeurs, temps partiels subis, statuts précaires et tous ceux qui
bénéficient de statuts stables, ou rééquilibrer les investissements de travail
entre hommes et femmes?
De même, renvoyant dos à dos ceux qui voudraient faire de tous les salariés
des entrepreneurs – aptes à faire faillite… – et ceux qui croient que la
diminution du temps de travail et l’accès au hors-travail pourraient susciter
spontanément citoyenneté active, participation sociale et libre épanouissement
individuel, Jean-Louis Laville conclut son analyse très synthétique
en notant que « la société de plein emploi et de pluriactivité est à inventer,
et passe par une réduction collective et négociée du temps de travail et une
légitimation du travail non marchand […] un aménagement du temps et de
l’espace favorisant des loisirs peu coûteux, une meilleure communication
sur les possibilités offertes par le tissu associatif », etc.
Que ce débat ne soit nullement académique, c’est ce qui apparaît vite si
l’on se rappelle qu’il concerne très directement la question du sort fait et à
faire à ceux ou celles qui se retrouvent structurellement écartés du marché
de l’emploi, et dont tous les observateurs notent que le nombre ne diminue
nullement malgré le retour de la croissance. Ce numéro du MAUSS ne revient
pas directement sur la question si controversée du revenu minimum inconditionnel6,
parce qu’elle est traitée très systématiquement dans un livre qui
vient de paraître, Refonder la protection sociale. Libre débat entre les gauches7,
où Jean-Michel Belorgey, résumant son rapport au Premier ministre, s’ouvre
au débat critique avec Alain Caillé, Robert Castel, Denis Clerc, Pierre
Concialdi, Thomas Coutrot (AC!), Annie Dreuille (Maison des chômeurs
de Toulouse), Michel Jalmain (CFDT), Jean-Louis Laville, Pierre Roger
(CGT) et Claire Villiers (AC!). Bornons-nous à signaler l’important apport
à cette discussion que représente l’article d’Hélène Zajdela. Prenant par le
travers le débat qui fait rage au sein de la gauche sur la question de savoir
s’il existe des « trappes à chômage » où seraient enfermés les plus démunis,
dissuadés de chercher un emploi par la faiblesse du différentiel entre
revenu minimum et salaire d’embauche, Hélène Zajdela montre ainsi que
l’essentiel des problèmes tient au fait que « le développement de l’emploi à
temps partiel a pernicieusement déplacé la norme sociale de référence à un
demi-SMIC »; et elle conclut que, plutôt que d’inciter les bénéficiaires du
RMI à accepter de mauvais emplois, il vaudrait mieux lutter contre le développement
des travailleurs pauvres et rétablir une norme d’emploi qui
rende le travail à nouveau payant. En attendant, il est permis de considérer
que les fameuses « trappes à chômage », i.e. le refus d’accepter un travail
mal payé, jouent aujourd’hui le rôle de protection que le SMIC ne joue
plus. Cependant, comme le suggère Rainer Zoll dans un article qui fait bien
utilement le point sur la genèse et l’état actuel de la notion de solidarité,
toute évolution positive suppose l’apparition d’un nouvel esprit de solidarité
qui permette de prendre quelque distance face à la frénésie du travail
sans fin – au double sens du mot fin – qui s’empare de plus en plus de nous.
Mais « nous » : qui « nous »? Uniquement les Occidentaux modernes?
et depuis combien de temps? Et si ce modèle s’étend peu à peu à la planète
entière, est-ce uniquement par l’effet d’une domination matérielle exercée
par l’Occident (et aujourd’hui au premier chef par les États-Unis), ou
n’est-ce pas parce qu’il y a de toute éternité, anthropologiquement, ontologiquement,
une dimension du travail qui est intrinsèquement liée à l’humaine
condition? Regardons-y d’un peu plus près.
AMBIGUÏTÉS D’UNE CATÉGORIE ANTHROPOLOGIQUE
Pour saisir la portée de la question posée, il n’est sans doute pas inutile
de rappeler brièvement comment elle s’est trouvée formulée à diverses
périodes des vingt années d’existence de La Revue du MAUSS, puisque cette
dernière s’est trouvée étroitement liée à certains débats centraux en la matière.
Une première période, celle du Bulletin du MAUSS approximativement, peut
être qualifiée d’arendto-marxienne. L’opposition de Marx entre la soumission
à l’empire des besoins et l’aspiration au royaume de la liberté qui doit
se déployer, dans une société pleinement humaine, au-delà de l’économique,
de l’utilitaire et des catégories marchandes, y est reprise et amplifiée à la
lumière de certaines leçons de l’anthropologie économique et de la distinction
opérée dans Condition de l’homme moderne par Hannah Arendt
entre action, oeuvre et travail. Du matériau rassemblé par Marshall Sahlins,
par Pierre Clastres ou Jacques Lizot, de toute une série d’autres indices ou
informations, il reste en effet possible de déduire que les sociétés humaines
ne sont pas soumises d’emblée et toujours aux contraintes de la rareté matérielle,
qu’elles ne songent pas d’abord et avant tout à produire et à accumuler
des choses utiles. Qu’au contraire, comme l’avait déjà indiqué Georges
Bataille, elles s’affranchissent des « limites de l’utile » et visent à la dilapidation
symbolique des richesses, justement pour manifester leur écart à
la nécessité matérielle et le refus de s’y plier. Le primat hiérarchique qu’elles
affirment de la culture sur la nature se redouble du primat accordé à l’anti-
PRÉSENTATION 11
utilitaire sur l’utilitaire. Ce n’est pas seulement qu’on y « travaille » très peu
(environ quatre heures par jour), si l’on entend par « travail » l’ensemble
des activités nécessaires à la reproduction de la vie matérielle; c’est surtout
qu’on refuse délibérément d’aller au-delà de ce temps de travail en étendant
indéfiniment la sphère des choses réputées utiles à l’existence. De ce point
de vue, on pourrait dire aussi bien que travailler n’est pas naturel ou qu’il
l’est trop, que le travail est trop du côté de la nature et pas assez de celui de
la culture, et que c’est à ce titre que son rôle doit être réduit au strict minimum.
Idée renforcée par les analyses d’Arendt sur la perception antique du
travail, le réservant aux esclaves pour mieux privilégier l’action, la capacité
d’entreprendre en commun de belles aventures dignes de rester dans la
mémoire des hommes.
Résumons : jusqu’à l’avènement des Temps modernes en Europe, dans
le sillage de la Réforme, la certitude partagée par toutes les sociétés humaines
est qu’il y a dans le travail quelque chose d’avilissant et qu’on n’est pleinement
homme, libre, qu’à la condition d’y échapper peu ou prou. Seule la
modernité démocratique fait du travail utile le noyau de toutes les vertus.
Mais cette valorisation du travail utile est également celle du salariat, autrement
dit d’une situation de subordination et d’exploitation. D’où la conclusion
adoptée par le MAUSS : contre la défense à tout prix du travail par le
marxisme institué et dominant à l’époque, curieusement retournée en apologie
de fait de la subordination salariale, il est nécessaire de renouer avec
la liberté des sauvages et des anciens face au travail – comme nous y
encourageait le gendre de Marx, Paul Lafargue, dans son célèbre Droit à la
paresse –, mais, bien évidemment, sans prétendre passer par pertes et profits
la révolution démocratique moderne. La création d’un revenu de citoyenneté
à laquelle nous appelions8 dès 1987 apparaissait ainsi comme le moyen,
dans le cadre d’une société qui se percevait encore comme une société d’abondance,
d’aller au-delà des fondements utilitaristes étroits de la démocratie,
et d’affirmer la pluralité des valeurs ultimes légitimes en posant comme également
dignes de respect le choix de travailler beaucoup et de gagner de l’argent
ou celui de travailler le moins possible et de vivre en se contentant de
peu pour se vouer de préférence à l’action associative ou politique, à la
contemplation, à l’art, au sport ou au far niente. Ou toute combinaison des
deux envisageable et rendue possible par une révolution effective du temps
choisi. C’est tout cet ensemble de positions et d’analyses que j’avais tenté
de rassembler dans un article publié dans le n° 12 du Bulletin du MAUSS
(4e trimestre 1983) et qui est reproduit ici à titre de témoignage et de repère
historique du débat.
Celui-ci allait changer de nature à partir des années quatre-vingt-dix,
seconde période, parce que les temps avaient changé en profondeur. Souvenons-
nous : lorsque le RMI fut créé en 1989, il apparaissait comme le moyen d’intégrer ou de réintégrer dans les cadres de la société d’abondance
le petit nombre de ceux qui ne trouvaient pas parfaitement leur place
au sein de l’ordre salarial institutionnel. Il semble d’ailleurs que la majorité
des Français, à l’envers d’une classe politique et administrative frileuse,
ait d’abord perçu ce revenu minimum comme un revenu inconditionnel. Et
avec faveur. Dans une société riche, on n’allait pas supporter qu’il subsiste
des îlots de pauvreté. Quelques années plus tard, le paysage mental et social
s’était modifié du tout au tout. Le chômage de masse s’était installé. Du
coup le développement du travail à temps partiel, la diminution du temps
de travail ou l’instauration d’un revenu minimum inconditionnel n’étaient
plus discutés comme des objectifs valant par eux-mêmes, mais comme des
moyens susceptibles de contribuer à la réduction du chômage. Dans cette
seconde période, le MAUSS se retrouva en pointe de toute une série d’actions
ou revendications regroupant ceux qui, insatisfaits des médications
libérales ou étatistes au sous-emploi, prônant une économie plurielle, défendaient
l’idée que le remède au chômage de masse passait par la conjugaison
de trois types de mesures : 1) une politique active de redistribution des
emplois et de diminution du temps de travail; 2) le développement du secteur
associatif (ou tiers secteur, ou économie solidaire, ou quaternaire, etc.) ;
3) l’instauration d’un revenu minimum généreux, i.e. moins tatillon et bureaucratique
que le RMI, irrévocable et cumulable avec d’autres sources de revenus9.
Cette panoplie de mesures, jugées iconoclastes à l’époque, allait somme
toute remporter un succès non négligeable. Au moins d’estime. La première
se retrouvant à l’origine de la loi sur les 35 heures, la seconde à celle des
emplois-jeunes et de la création d’un secrétariat d’État à l’économie solidaire.
Seule la perspective d’un aménagement du RMI se heurte toujours à
des oppositions farouches.
Il faudrait discuter longuement et précisément de la situation actuelle de
chacune de ces trois séries de mesures. La loi sur les 35 heures atteint-elle
ses objectifs (lesquels, d’ailleurs? Créer de l’emploi, libérer du temps ou
instaurer de fait une flexibilité du travail?) et à quel prix? La création d’un
secrétariat d’État à l’économie solidaire change-t-elle vraiment la donne?
Etc. Tel n’est pas l’objet du présent numéro. Bornons-nous à noter un point
essentiel : il y a de bonnes raisons de penser que, chacune à sa manière, les
trois séries de mesures en question ne valent que si elles sont prises pour
des buts en soi et non comme des moyens : diminuer le temps de travail pour
récupérer du temps de vie et non pour diminuer le chômage, développer le
secteur associatif parce qu’il est un ferment de démocratie et non pour y
caser des chômeurs, instaurer des minima sociaux pour donner une vraie
capacité de choisir les activités désirées et non pour contrôler, mal, des populations
marginalisées et tenues de fait à l’écart du marché de l’emploi. Considérées
comme de simples moyens de lutte contre le chômage, ces mesures risquent fort non seulement d’être détournées de leur sens, mais aussi de
n’avoir qu’une bien faible efficacité instrumentale dans la lutte contre le
chômage.
Et aujourd’hui? Aujourd’hui, il semble difficile de s’en tenir aux positions
propres aux deux périodes précédentes : la défense du hors-travail vu
comme une fin en soi (parmi d’autres fins en soi, puisque pluralité des valeurs
ultimes il doit y avoir), ou le développement choisi du hors-travail salarié
vu comme moyen de lutte contre le chômage et l’exclusion pour autant qu’il
soit valorisé pour lui-même. La situation est devenue trop complexe, enchevêtrée,
illisible pour cela. Le double enfermement symétrique et croisé de
ceux qui ne peuvent pas sortir du travail, même lorsqu’ils sont chez eux, et
de ceux qui ne peuvent pas y entrer, même en partant de chez eux, aboutit,
pour des raisons opposées mais complémentaires, à la dissolution de l’opposition
centrale du travail et du loisir. En un mot : le monde du hors-travail
ne fait plus sens par lui-même, mais celui du travail non plus. D’où la
difficulté d’émettre quelque proposition générale que ce soit.
Naturalité ou artificialité du travail?
Face à cette dissolution des repères habituels, il est toutefois permis de
se demander s’il n’y a pas intrinsèquement dans l’acte de travail lui-même
un principe structurant qui fait qu’au moment où toutes les valeurs sociales
et politiques se brouillent, où la culture du non-travail peine à s’inventer ou
se réinventer en dehors de sa réduction à la consommation marchande – qui
voue elle aussi au travail puisqu’il faut bien gagner les moyens de consommer
–, le travail apparaît comme le seul et ultime recours contre l’insignifiance.
C’est sans doute cette conviction qui animait les farouches opposants
à d’imaginaires « défenseurs de la fin du travail » dans les débats d’hier. C’est
elle qui anime toute la partie de ce numéro consacrée à l’anthropologie du
travail. Faut-il s’en tenir à l’opposition d’Arendt entre travail et action – voire
en rajouter sur elle comme Jean-Luc Boilleau – et critiquer le travail au profit
de l’oeuvre et de l’action? Faut-il, comme Françoise Gollain ou Annie
Jacob, voir dans le travail et dans la soumission au travail le résultat de l’invention
et de la construction historique du salariat? Ou faut-il, au contraire,
comme Yolande Benarrosch et François Vatin, reconnaître qu’il y a dans le
travail, parce qu’il est affrontement à la nécessité, une dimension structurante
dont nul ne pourrait se passer? Pour Jean-Luc Boilleau, seules sont
belles, « kalo », dignes d’estime, la rivalité agonistique, la dépense d’énergie
sans finalité et donc radicalement non utilitaire. Parce qu’utile, au contraire,
le travail est laid, « kako ». François Vatin, à l’inverse, se plaît à rendre manifeste
dans le travail la part de rivalité avec la nature. Le travail, sous sa plume,
apparaît en somme comme l’agôn véritable. Et l’amour du travail bien fait,
du bel objet technique, comme une sorte de paroxysme du don, pourrait-on
ajouter. Y. Benarrosch de son côté, à la suite des analystes marxistes Yves
Clot et Yves Schwartz, insiste sur l’idée « qu’il y a de l’action dans l’acti-
vité même la plus prescrite », dans le travail, dans la mesure où il y a « initiative
et investissement de soi, c’est-à-dire souci de bien faire ». D’où les
difficultés qui menacent selon elle l’économie solidaire ou l’idée d’un revenu
minimum inconditionnel pour autant qu’elles ne prêtent pas assez attention
à cette nécessité du travail et visent au développement d’une libre activité
dans le cadre d’un entre-soi insuffisamment socialisant.
On le voit, c’est le tranchant des distinctions arendtiennes entre travail,
oeuvre et action qui est ainsi mis en question. Alain Caillé – à l’instar de
Chantal Mallet d’une façon plus lapidaire – reproche ainsi à J.-L. Boilleau
une opposition infiniment trop dichotomique – et d’autant plus qu’elle s’est
débarrassée du concept d’oeuvre –, qui le force en fait à réintroduire dans
le travail la part d’action qu’il en a expulsée d’emblée et par principe. À
lire la bien utile mise au point de Philippe Rospabé sur la signification du
travail chez les Maenge de Nouvelle-Bretagne, éclatée en trois séries d’idées
irréductibles – la dépense d’énergie, la mise en ordre ou les actes accomplis
en vue d’obtenir un effet déterminé –, on se dit que c’est la trichotomie
arendtienne qu’il faudrait de part en part remettre au rouet10. La première
conclusion qui ressort de toute cette discussion est que nous manquons cruellement
d’un concept de travail un tant soit peu assuré sur ses bases ; et
qu’aussi longtemps que ce sera le cas, les affrontements entre partisans ou
adversaires du travail et de sa fin resteront parfaitement stériles, et nombre
de clivages apparents des plus artificiels. Tous sont également hostiles au
travail si le mot désigne une activité imposée proche de l’esclavage et favorables
au travail si on entend par là une activité librement choisie.
C’est en dehors de ces cas d’école extrêmes et rares que les vraies questions
commencent à se poser. La question centrale est sans doute celle
qu’évoque Y. Benarrosch à partir d’une citation de Claude Lefort : « C’est
lorsque l’activité se fait travail qu’elle fixe sa signification, qu’elle procure
la dimension de l’objectivité et de l’extériorité en rendant sensible l’enchaînement
en soi d’une intention et d’un résultat, et enfin qu’elle détourne
d’un débat centré sur le rapport de l’homme à l’homme pour faire surgir
une finalité qui n’était pas donnée par leur simple coexistence. En d’autres
termes, le travail suppose dans les conduites un détour, une sorte de mise à distance d’autrui, grâce à quoi l’élaboration de quelque chose de nouveau,
qui figure en soi une relation neutre, peut s’accomplir » (Les formes de l’histoire,
Gallimard, 1978). Notre question ainsi se déplace. Elle n’est plus de
savoir si le travail est naturel ou pas, beau ou laid, estimable ou indigne,
seule activité intrinsèquement structurante ou non, mais de savoir si aujourd’hui,
il existe d’autres sphères de l’activité sociale qui permettent de faire
l’expérience et l’apprentissage de « la dimension de l’objectivité et de l’extériorité
» qui détourne du seul rapport intersubjectif (de l’imaginaire, diraient
les psychanalystes) et de faire advenir une relation neutre à travers laquelle
il puisse être procédé à l’élaboration de quelque chose de nouveau.
Toutes les discussions antérieures, que nous rappelions et que reprend
ce numéro de La Revue du MAUSS, conservent leur sens : quel concept de
travail adopter? et dans quel rapport avec celui d’activité ou d’action? Comment
penser la place faite dans l’histoire à ceux qui travaillent ? les liens
entre travail et démocratie ? Le travail doit-il être subordonné à d’autres
valeurs, et lesquelles, ou représente-t-il une valeur en définitive supérieure
aux autres comme le veut une certaine tradition marxiste pas si éloignée que
cela du puritanisme et du libéralisme économique? Etc. Ou encore : dans
quelle mesure le travail ou la force de travail peuvent-ils, doivent-ils être
réduits au statut de marchandise? On connaît le sort de cette question chez
Marx et chez Karl Polanyi. Dans une admirable étude d’histoire de la pensée,
François Vatin montre comment ce questionnement prend racine chez
les auteurs français de la première moitié du XIXe siècle, et notamment chez
Eugène Buret. Mais ces questions qui faisaient d’abord sens dans le cadre
de l’opposition héritée de l’Antiquité entre travail et temps libre, skholè/otium,
doivent être reprises dans le cadre du nouveau problème qui apparaît maintenant
de façon claire. Si l’on pouvait, il n’y a pas si longtemps, préférer la
vie contemplative à la vie active, et, au sein de la vie active, la pratique de
la politique, des plaisirs, de l’oeuvre ou de la culture au travail, c’est parce
que chacune de ces formes de vie s’adossait à une tradition qui leur conférait
objectivité, extériorité et neutralité. Et donc sens. Parce qu’elles participaient
de cette neutralité objective, et donc de cette nécessité, elles
représentaient autant de cristallisations de l’instance de la Loi qui permet
aux hommes de se sentir sociaux, dépendants les uns des autres et donc libérés
de l’indétermination de leur propre désir individuel. Or on le voit bien,
aujourd’hui, il est à craindre que bientôt aucune de ces instances ne conserve
une cohérence et une autoconsistance suffisantes pour permettre aux sujets
individuels de s’affronter à une forme ou une autre d’objectivité et de trouver
ainsi leur propre consistance particulière. Ni le monde de la culture et
du savoir, et a fortiori du savoir scolaire, ni celui de l’art ou du politique,
ni le monde associatif, ni même le monde de l’entre-soi et de la vie familiale,
ultime contrepoids à l’ordre du travail, ne conservent assez de puissance
pour incarner d’autres finalités que le travail et faire loi à leur façon.
C’est ici que l’on rejoint sans doute les analyses de J. Marejko. Si le travail
occupe de plus en plus le devant de la scène, quoiqu’il ne soit plus en rien vénéré et qu’en théorie tout le monde aspire au temps libre, c’est parce qu’il
est le seul lieu où subsiste une dimension de Loi. Une loi sans parole, vide
de sens, formelle, quasiment mécanique, mais une forme de loi quand même.
La dernière?
QUE FAIRE?
Difficile dans ces conditions de conclure. Et surtout par des considérations
politiques et programmatiques générales. Ce qu’atteste l’ensemble de
ce numéro, c’est que le statut du travail devient aujourd’hui de plus en plus
impensable, que dans un univers de flexibilité, de mobilité et de précarité,
aucune trajectoire ne ressemble plus à aucune autre. Tout propos, dès lors,
toute proposition peut se voir aussitôt et valablement opposer un contreexemple
ou une contre-proposition. La norme de travail devient in-sensée,
contre-productive? Oui, mais face à une démobilisation corrélative, à une
dégradation massive de l’éthique du travail bien fait, on ne saurait se borner
à avaliser et à légitimer le coulage, le je-m’en-foutisme ou autres corporatismes
qui laissent le petit nombre coopérer à la place du grand nombre.
Nous le disions : il conviendrait de reprendre, à la lumière des évolutions
récentes, l’examen des réformes de notre système économique et social
défendues dans cette revue. Curieusement, il n’y aurait sans doute pas grandchose
à modifier quant aux mesures proposées par le MAUSS, même si l’argumentaire,
lui, devrait s’adapter. Dans une situation de désarroi, où plus
personne ne sait définir ni le sens du travail ni celui du non-travail, la
seule ligne directrice qui s’impose encore de manière claire est la suivante :
chacun, le plus possible, doit se voir doté des moyens effectifs d’arbitrer
librement entre travail et non-travail, entre nécessité de se libérer par le travail
et désir de se libérer du travail. Doivent donc être défendues toutes les
mesures qui facilitent l’accroissement de cette liberté. Or que dire sinon 1)
que la révolution du temps choisi reste à accomplir, 2) que rien n’est plus
urgent que d’aider le secteur associatif à conquérir son autonomie par rapport
au marché, à l’administration et aux partis politiques11, 3) qu’il est de
plus en plus nécessaire de pallier les défauts du RMI et de trancher dans la
jungle indémêlable des minima sociaux en les rendant structurellement
cumulables avec d’autres sources de revenu. Mais il ne faut pas se dissimuler
que ces perspectives risquent de rester lettre morte, incapables d’alimenter
à elles seules la vie hors travail ou l’éthique au travail si n’émergent
pas de nouvelles logiques de solidarité ou, plus généralement, d’autres régulateurs
symboliques, faisant loi, que le travail (ou la corruption et la délinquance,
seules concurrentes effectives du travail aujourd’hui). Mais cela est
une autre histoire.
Ne terminons pas cette présentation sans insister sur le fait que La Revue
du MAUSS comporte une partie dossier et une partie revue. S’il faut le rappeler,
c’est que nombre des lecteurs nous disent ne guère voir la différence
entre ces parties, que nous allons désormais mieux signaler visuellement12.
La partie revue étant par nature très variée, il est vain de prétendre la présenter.
Bornons-nous à signaler la reprise d’un important article de Vincent
Descombes, difficilement trouvable, qui constitue à notre connaissance la
meilleure critique logique des soubassements épistémologiques de l’individualisme
méthodologique. Avec en contrepoint l’article de Lucien Scubla,
qui soulève par ailleurs la question provocante et lancinante de savoir
s’il s’est produit depuis cinquante ans des progrès théoriques effectifs en
anthropologie en particulier et dans les sciences en général13. Ces deux textes
constituent, sur ce thème si décisif pour les sciences sociales, un petit
ensemble dont l’importance n’échappera à personne.
De même, le hasard des envois débouche sur un second ensemble cohérent
constitué par les articles de Judith Lazar et Michel Guillou. Là où la
première14 se demande si un certain nombre de pratiques courantes à l’université
et dans les milieux de la recherche ne sont pas, à tout prendre, aussi
violentes ou à tout le moins aussi « inciviles » que celles qu’on stigmatise
dans les « banlieues ». Le second nous livre un pastiche impeccable des
articles jargonnants et pédants qui pullulent dans les sciences sociales. Son
texte mérite à coup sûr le diplôme d’article le plus drôle jamais publié dans
le Mauss (et contrairement à ce qu’un vain peuple mal informé pourrait penser,
il y en a pourtant eu quelques-uns qui n’étaient pas trop tristes). Louis
Maîtrier enfin, dans un genre assez indéfinissable mais avec une argumentation
limpide, en s’interrogeant sur « la production du beau », nous livre
une superbe introduction à la sociologie.

1. Éditions d’organisation, 1989 [p. 85].
2. Pour l’essentiel, ces lignes ont été écrites avant l’été 2001. Depuis, les choses ont encore
changé. Dès la fin de l’été, on sentait s’amenuiser singulièrement les espoirs placés dans la
reprise. Et, après le choc du 11 septembre, plus personne ne sait de quoi demain sera fait. Sur
aucun plan.
3. À l’autre bout de la société, parfois parmi des populations très voisines, le nombre de
ceux qui ne parviennent, au contraire, à aucune insertion pérenne et assurée dans le marché
de l’emploi, ne diminue pas malgré le retour de la croissance. D’un côté, donc, ceux qui sont
happés par le travail, de l’autre ceux qui sont quasiment crachés par lui.
4. Futur parfait, Village mondial, 2001.
5. Plon, 1964 [p. 245-250]. Et Weber ajoutait : « Selon les vues de Baxter [un prédicateur
protestant], le souci des biens extérieurs ne devait peser sur les épaules des saints [les puritains]
qu’à la façon d’un “léger manteau qu’à chaque instant l’on peut rejeter”. Mais la fatalité a
transformé ce manteau en une “cage d’acier”. »
6. Abordée en détail dans La Revue du MAUSS semstrielle n° 7, 1er semestre 1996, «Vers
un revenu minimum inconditionnel? ».
7. Paru aux éditions La Découverte-Syros en septembre 2001. J’ai la faiblesse de croire
que la vision des choses que nous défendons dans cet ouvrage, Jean-Louis Laville et moimême,
en guise de conclusion [p. 181-194], est suffisamment raisonnable pour rallier nombre
de suffrages…
8. Dans Le Bulletin du MAUSS n° 23, « Au-delà de l’aide, la citoyenneté? » et aussi dans
le n° 25 du même Bulletin.
9. Sur cette perspective, cf.Vers une économie plurielle, par G. Aznar, A. Caillé, J.-L. Laville,
J. Robin et R. Sue, Syros, 1997.
10. Comme dans toutes les discussions de ce type, pour ne pas s’enfermer dans le cercle
herméneutique (vicieux) qui consiste à chercher un concept universel sur la base d’exemples
historiques particuliers qui ne sont pourtant identifiables qu’à partir du concept universel
recherché, il est indispensable de distinguer – pour le dire dans le jargon hégéliano-marxiste
– entre un concept substantiel (universel) et un concept formel (historicisé) du travail. La
discussion menée par Rospabé montre bien qu’il existe entre la conception maenge et la nôtre
certains points communs, qui pointent en direction d’un universel substantiel du travail – qui
reste à dégager –, mais aussi des différences évidentes qui tiennent au fait, comme le montre
bien Dominique Méda, que la modernité a une forte tendance à subsumer toutes les activités
sous la seule catégorie du travail. Ce qui est « construit » historiquement, ce n’est donc pas le
concept substantiel de travail, universel et « naturel » par hypothèse, c’est son extension. De
même il ne faut pas confondre le sens intrinsèque du travail avec le sort et la légitimité réservés
en général à ceux qui dont désignés socialement comme les travailleurs.
11. Sur ce point, cf. J.-L. Laville, A. Caillé et alii, Association, démocratie et société civile,
La Découverte/MAUSS, 2001.
12. En nous affranchissant désormais de la règle que nous nous étions fixée depuis les
débuts de la formule semestrielle : alterner un numéro monothématique et un numéro plus
ouvert. Il y aura désormais une partie « Libre revue » et une partie « Bibliothèque » dans chaque
numéro.
13. La seconde partie de ce texte, plus spécifiquement consacrée à l’anthropologie, paraîtra
dans le prochain numéro.
14. Qui vient de faire paraître sur un thème voisin Les Secrets de famille de l’Université
aux éditions Les Empêcheurs de penser en rond.

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